Scholastique Mukasonga : "Je suis devenue la mémoire vivante de mon peuple"

L’auteure rwandaise raconte comment le génocide a liquidé sa famille et comment la tragédie l’a poussée à se tourner vers la littérature. Scholastique a participé à un débat à la FLIP (Festa Literaria de Paraty) le jeudi 27 juillet.

JPEG

SCHOLASTIQUE MUKASONGA, INTERVIEWÉE PAR RUAN DE SOUSA GABRIEL DU MAGAZINE BRÉSILIEN « ÉPOCA ».

Lorsque j’ai vu à la télévision des images du génocide qui a achevé plus de 800 mil vies à Rwanda en 1994, je vivais déjà depuis deux ans à Caen, en Normandie et je travaillais comme assistante sociale. En voyant ces images, je me suis rappelée du jour où j’ai quitté Rwanda, 20 ans plus tôt, quand mes parents m’ont dit que je serais le seul témoin de leur existence, de leur mémoire. Je regardais les images et la peur s’emparait de moi, une peur que toutes les mémoires ne s’effacèrent, comme un ordinateur qui perd tous ses archives. Lorsque j’ai été nommée la gardienne des mémoires de ma famille, jamais je n’aurais pu imaginer que ma tâche serait de conserver la mémoire d’une telle brutalité. J’ai perdu 37 personnes de ma famille à cause de ce génocide : mes parents, mes frères et mes neveux. À Nyamata, le petit village au sud de Rwanda dans lequel j’ai grandi, où les tutsis étaient encore confinés pendant les années 1960 par le gouvernement contrôlé par les hutus. Il ne restait plus rien. Pas une seule maison, ni une famille, ni un enfant. Tous morts. Si j’étais restée à Nyamata, j’aurais aussi été tuée à coups de machette.

Pour éviter la folie, j’ai commencé à prendre note de tout ce dont je me souvenais. Parfois, en voyageant par les paysages bucoliques de Normandie, j’arrêtais la voiture, je m’installais sous un arbre et j’écrivais tout ce qui me passait par la tête, de manière soudaine et brutale. Je prenais des notes sans suivre un ordre, j’écrivais sur un cahier bleu, comme une écolière. Fixer la mémoire sur du papier était pour moi une obligation et un besoin. Je notais tout, chaque nom, chaque vie. Pour ne rien oublier.

Les tutsis et les hutus ne sont pas des ennemis ancestraux. Pendant des siècles, ils parlaient la même langue – le kinyarwanda -, ils partageaient la terre et ils adoraient les mêmes dieux. Il y avait, naturellement, des conflits politiques et économiques : les hutus étaient agriculteurs ; les tutsis, éleveurs de bétail. Mais ce sont les colonisateurs allemands et belges qui ont transformé cette rivalité économique en haine ethnique, en insistant que les tutsis, avec leur monarchie, appartenaient à une « race » supérieure.

Les représailles envers les tutsis ont commencé lorsque les rwandais ont conquis l’indépendance des belges, en 1962. L’extermination des tutsis était une question de temps. Plusieurs se sont réfugiés dans les pays voisins, comme l’Ouganda et le Congo, mais trois quarts des tutsis sont restés à Rwanda. Les tutsis qui sont restés, comme ma famille, ont été condamnés à l’exile dans le propre territoire rwandais, dans des régions très difficiles, telles que Bugeresa, où se trouve Nyamata. Les champs cultivés par les tutsis étaient brulés et les familles jetées dans des camions pour être renvoyées à Bugeresa, une terre si hostile que ni les animaux ne pouvaient y vivre.

Avant l’ « exile à l’intérieur », les tutsis vivaient dans des inzus, de petites maisons de paille tressée, au milieu des bananiers. À Bugeresa, les hutus nous ont mis dans des maisons les unes à côté des autres, avec une route au milieu pour faciliter le travail des camions de déportation. À l’époque, les exilés tutsis ont commencé à être appelés de « inyenzi » ou « cafards », et comme les insectes, ils devaient être exterminés. À Nyamata, les jeunes tutsis qui osaient ouvrir un commerce étaient jurés de mort, mais la politique du génocide n’était pas encore été instaurée. Il y avait des politiques de ségrégation ethnique, comme des quotas d’étudiants, qui limitaient les places destinées aux tutsis à 10%.

En 1972, je fréquentais le Lycée Notre-Dame de Cîteaux, en ayant été admise suivant le système de quotas. Là, j’ai connu la discrimination subie par Virginie et Véronique, les personnages de mon roman Notre Dame du Nil, inspiré par mon expérience dans une école ségréguée. Notre-Dame de Cîteaux était un lycée de filles, maintenu par des religieuses italiennes et canadiennes à Butare, où se trouve l’Université Nationale de Rwanda. Ce lycée recevait les filles des classes aisées, afin de former une élite politique féminine dans le pays. À Butare, j’ai fréquenté les cours d’assistance sociale. J’ai choisi l’assistance sociale car je voulais apprendre une profession qui me permettrait de retourner à Nyamata et travailler pour mon peuple – et aussi parce que le cours d’agronomie étaient interdits aux filles. L’accès au savoir était perçu par les tutsis comme une possibilité d’ascension sociale et de salut.

En 1973, un nouveau gouvernement s’est formé après un coup d’état, et la chasse aux tutsis a commencé. Tous les étudiants tutsis ont été expulsés des écoles. Les étudiants hutus chassaient les collègues tutsis, pour les tuer. Je suis rentrée à Nyamata pour fuir la persécution. Tout le monde à Nyamata voyait bien qu’une politique génocide s’installait. « Nous allons tous mourir ! » disaient-ils. « Tous les vestiges de notre existence, toutes nos mémoires, et toute notre histoire doivent être conservées », disaient-ils. J’étais un témoin de leur existence, j’avais eu une éducation formelle et j’avais appris le français – la langue du colonisateur était le passeport qui m’a permis de partir et de conserver la mémoire de ceux qui sont restés. J’ai croisé la frontière à pied jusqu’au Burundi, et je suis alors partie vers mon « exile intérieur ». J’avais 18 ans.

JPEG

Plusieurs sont rentrés à Rwanda en 1994, après le génocide. Pas moi. Y retourner serait pour moi une imprudence : j’avais peur de la folie, peur de ne pas être capable de garder les mémoires qui m’avaient été confiées. Cette même année, en juillet, j’ai fondé à Caen l’Association pour les Orphelins du Génocide Rwandais et j’ai commencé à travailler avec des enfants dont les parents avaient été tués, pour les aider à reprendre leurs études. J’ai été réprimandée, on me conseillait à ne pas parler de « génocide », car le mot était trop fort. Mais ce qui s’est passé à Rwanda a été un véritable génocide, comme d’ailleurs l’a reconnu l’Organisation des Nations Unies (ONU). Je suis retournée à Rwanda seulement en 2004, avec mon mari et mes enfants. Arrivée à Kigali, la capitale, j’avais très peur. J’avais encore plus peur de retourner à Nyamata, où j’ai grandi, où se trouvaient mon beau-frère et ma nièce, survivants du génocide. Ils ont réussi à fuir la furie des génocides en se cachant dans des marais aux sables mouvants, où les hutus n’osaient pas entrer. Ma sœur, qui était enceinte, et ses autres cinq enfants n’ont pas survécu.

À Nyamata il n’y avait plus rien : pas une seule maison, pas une personne, absolument rien n’est resté de mon enfance. C’était seulement la brousse. J’avais envie de rentrer chez moi, de rentrer en France, de retrouver mon cahier bleu et mes notes. L’expérience de retourner à Rwanda dix ans après le génocide m’a poussée à écrire mon premier livre, « Inyenzi ou les cafards », un récit autobiographique dans lequel je réfléchis sur les raisons qui ont permis qu’une telle atrocité ait été possible. Dans un chapitre, je fais une liste des habitants du village dans lequel ma famille a vécu son exile, comme si je me promenais dans un cimetière, entre leurs tombes – des tombeaux de papier. J’ai envoyé mes manuscrits à trois maisons d’édition, poussée par un sentiment d’urgence, mais sans aucune joie. En 2006, « Inyenzi ou les cafards » a été publié par Gallimard, qui est mon éditeur.

« La femme aux pieds nus », mon second livre, publié en 2008, a été écrit en hommage à ma mère Stéphannie, assassinée par les hutus. Ce serait ingrat de ne pas raconter la vie de ma mère, après tout ce qu’elle a fait pour moi. C’est elle qui m’a fait partir à l’exile en 1973. C’est elle qui m’a protégée. C’est elle qui m’a élue la gardienne des mémoires. Ma mère ne savait lire ni écrire, mais elle connaissait notre tradition et elle luttait de toutes ses forces pour que la richesse culturelle des tutsis ne disparaisse pas. C’était une grande raconteuse d’histoires. Si j’ai du talent en tant qu’écrivain, c’est grâce à elle. Je pense que c’est un devoir de tout survivant, de témoigner au nom de ceux qui sont tombés sur le chemin. C’est une manière de compenser le fait de ne pas avoir péri comme eux.

http://epoca.globo.com/cultura/noticia/2017/07/scholastique-mukasonga-me-tornei-guardia-da-memoria-do-meu-povo.html

publié le 31/07/2017

haut de la page